Séminaire CirCAF - Intervention de Irina Podgorny

  • Le 07 mai 2026
    En ligne
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  • 15h-16h30 (heure française) / 10h-11h30 (hora argentina)

Manifestation organisée dans le cadre du projet CirCAF avec le soutien de l'AAP "Amorçage" de la MSH Ange-Guépin


Présentation
  • Objets du passé, échanges savants : le commerce des ossements fossiles au XIXᵉ siècle
    Par « commerce des ossements fossiles », on entend ici la mise en circulation de restes animaux comme documents matériels du passé : des objets destinés à être décrits, comparés, nommés, publiés et intégrés dans le domain de l'anatomie comparée. Il s’agit d’un ensemble de pratiques — collecte, expertise, négociation et écriture — par lesquelles des fragments osseux deviennent des objets de savoir et d’autorité scientifique. Au cours des premières décennies du XIXᵉ siècle, le commerce des fossiles sud américains s’est structuré autour de réseaux transatlantiques complexes, mêlant savants, médecins, diplomates, éditeurs et intermédiaires commerciaux. Dans l’espace du Río de la Plata, les ossements fossiles — notamment ceux du Megatherium, du Glyptodon ou du Mylodon — circulaient comme des objets dotés d’une valeur scientifique, économique et symbolique, appelés à être transformés en descriptions, en planches, en noms et en publications au sein des musées européens. Des acteurs installés à Buenos Aires et à Montevideo, tels que le médecin Teodoro Vilardebó, formé à Paris, ou l’érudit et éditeur Pietro de Angelis, jouèrent un rôle central comme fournisseurs, négociants et experts locaux, articulant la collecte en milieu rural, l’assemblage des pièces, la fixation des prix et les stratégies de mise en concurrence entre institutions. Ces échanges reposaient en grande partie sur les réseaux consulaires et diplomatiques, qui facilitaient la circulation des caisses, des lettres et des dessins entre l’Amérique du Sud et l’Europe. Du côté français, le Muséum national d’Histoire naturelle constituait un pôle majeur d’attraction : des figures telles qu’Alcide d’Orbigny ou Arsène Isabelle furent des interlocuteurs centraux dans les processus d’expertise, d’acquisition et de validation savante. Les fossiles alimentaient ainsi des rivalités institutionnelles, notamment entre musées français et britanniques, autour de la priorité scientifique et du prestige lié à la description de nouveaux genres. Loin d’un modèle opposant périphérie extractive et centres savants, ce commerce met en lumière une véritable économie du savoir, dans laquelle les acteurs du Río de la Plata maîtrisaient les règles du marché, la valeur épistémique des objets et les temporalités de la publication scientifique. Les ossements fossiles apparaissent ainsi, bien avant leur stabilisation comme spécimens de musée, comme des objets profondément historiques, produits par des chaînes de transactions, d’expertises et d’écritures qui participent à la fabrication même du passé naturel. 

    Irina Podgorny est chercheuse principale au CONICET, au Musée de La Plata. Historienne des sciences, elle travaille en particulier sur les musées, la paléontologie et les collections d’histoire naturelle, des thèmes sur lesquels elle a publié de nombreux travaux. Son livre Trash to Treasure paraîtra prochainement dans la collection Elements de Cambridge University Press
Mis à jour le 05 mai 2026.